Cristian Mungiu le figaro

Cristian Mungiu, génie des Carpates

Par Emmanuèle Frois Mis à jour le 20/11/2012 à 20:09 | publié le 20/11/2012 à 20:02

Enfant de 1968, Cristian Mungiu appartient à ces générations nombreuses nées de la politique nataliste de Ceausescu . Crédits photo : Sébastien SORIANO/Le Figaro

À 44 ans, Cristian Mungiu, auteur du très remarqué à Cannes «Au-delà des collines », s’impose comme un grand cinéaste.

Deux chefs-d’œuvre: 4 mois, 3 semaines, 2 jours, palme d’or à Cannes en 2007 et Au-delà des collines , prix du scénario cette année… À 44 ans, Cristian Mungiu s’impose comme un grand cinéaste, un vrai surdoué. Enfant de 1968, il appartient à ces générations nombreuses nées de la politique nataliste de Ceausescu et du décret de 1966 interdisant l’avortement. Son père, professeur de pharmacologie, et sa mère, qui enseignait le roumain, ne le lui ont jamais caché. Ce qui peut expliquer son choix de réaliser, bien des années après, 4  mois, 3 semaines, 2 jours, ce drame de l’avortement qui se déroule, en 1987, deux ans avant la chute de Ceausescu. Malgré tout, «j’ai eu une enfance heureuse à Iasi même si c’était au temps du communisme et si mes parents affrontaient les difficultés», confie-t-il.

Il n’empêche, se considérer comme un «accident» va le pousser à toujours se surpasser, à être le meilleur. À 16 ans, il écrit des petites histoires pour une revue littéraire en rêvant au 7e art. «Mais à l’époque, faire des études de cinéma était impensable. À Bucarest, les places étaient rares et données en priorité aux enfants des apparatchiks.» Il se rabat sur la littérature – anglaise, américaine, roumaine – et publie des articles dans «Opinia Studenteasca», journal étudiant de Iasi. À 19 ans, il connaît les joies absurdes de la censure. «Nous avions une rare liberté: celle de ne pas mettre Ceausescu en couverture. En revanche, je devais batailler avec le censeur du parti pour pouvoir rédiger un ­papier sur une loi imposant d’enlever les ­rideaux dans les lieux publics ou publier la photo d’un épi de maïs !»

Un film tous les cinq ans

Des situations absurdes et surréalistes à la Ionesco sur les effets pervers du système dont il se souviendra dans Les Contes de l’âge d’or (2009), irrésistible film à sketchs dont il était le scénariste et le producteur. Il a 21 ans à la chute du régime de Ceausescu en décembre 1989. «Alors que nous pensions mourir sous le communisme, tout devenait enfin possible.» Il entre à l’école de cinéma de Bucarest tout en travaillant pour des productions étrangères. En 2005, il rencontre Bertrand Tavernier venu tourner Capitaine Conan en Roumanie. «J’ai commencé comme stagiaire. Trois mois plus tard, j’étais promu deuxième assistant-réalisateur.» Bertrand Tavernier se souvient bien du jeune Mungiu de l’époque. «On avait repéré ses qualités remarquables, son énergie, sa gentillesse, raconte le cinéaste. Il est le seul de l’équipe technique roumaine à avoir reçu une prime et à avoir fait le voyage en France pour les cinq derniers jours de tournage.» En 2002, son premier long-métrage, Occident, film choral sur le désir de fuir la Roumanie, est présenté à la Quinzaine des réalisateurs, mais il ne sortira pas en France. Après cette première expérience cannoise où il était à deux doigts de remporter la caméra d’or, il crée sa société de production, Mobra Films, «du nom de la motocyclette roumaine qui ne marche jamais», s’amuse Mungiu.

«Chaque film de Cristian Mungiu est un choc, un miracle», s’enthousiasme ­Bertrand Tavernier, très admiratif des plans séquences d’ Au-delà des collines . On a l’impression que le plan est l’émanation du personnage, qu’il provient de son mouvement intérieur et non pas de la décision du metteur en scène.»Cosmina Stratan et Cristina Flutur, qui se sont partagé le prix d’interprétation à Cannes pour Au-delà des collines, en savent quelque chose. «La dernière scène dans l’hôpital a nécessité deux jours de tournage et soixante prises, c’est très difficile de garder le même niveau d’énergie», dit Cosmina Stratan. «L’histoire est douloureuse, ajoute Cristina Flutur. Je savais que je devrais aller dans l’émotion et la souffrance physique, Cristian Mungiu vous permet de vous transcender.»

«Sur le plateau, le degré d’adrénaline était élevé, reconnaît le cinéaste qui ­tourne un film tous les cinq ans. J’ai ­besoin de temps pour trouver une histoire forte, complexe, sur la société et sur la ­nature humaine. Je ne fais pas de compromis avec l’art du cinéma.» Rendez-vous dans cinq ans.


Une secte pas très orthodoxe

La communauté religieuse orthodoxe qui sert de creuset au drame d’Au-delà des collines recèle des ingrédients typiques d’une secte. Son fondateur tout d’abord, c’est un ancien électricien. À la suite de l’apparition d’un «ange» sur son lieu de travail, il se sent investi d’une mission. Il devient prêtre et fonde sa propre communauté religieuse. Par un pouvoir assez obscur et bien rendu dans le film, il tient son monde sous sa coupe.

Cette ascendance sur les autres repose sur une manipulation. Il affirme détenir – derrière l’iconostase, ce mur d’icône infranchissable dans l‘Église ­orthodoxe pour qui n’est pas prêtre – une icône miraculeuse… Personne ne peut la voir et il va mystérieusement y puiser son inspiration. Deuxième ­caractéristique de la secte: ce prophète est en rupture avec son évêque, donc avec l’Église orthodoxe.

Vient ensuite l’illuminisme. Celui du prêtre et celui des religieuses. Elles sont fascinées par le prêtre, appelé «papa» et se trouvent emprisonnées dans une religion archaïque où le respect des pratiques et la récitation des formules sont censés «sauver». Presque autant que la foi pure qui apparaît d’ailleurs, dans le film, plus obnubilée par la présence du «mal» que par celle de Dieu. D’où ­l’importance de la confession scrupuleuse des péchés au seul Père. Selon un manuel où ils sont définis et numérotés de 1 à 464…

Remède de cheval

Rien d’étonnant donc pour qu’une déception personnelle de l’héroïne, alimentant une faiblesse psychologique, soit alors interprétée par le gourou et ses suiveuses comme une «possession diabolique». Et qu’une fois avérée l’impuissance de la médecine devant sa dépression profonde, lui soit appliqué, sans gant ni discernement – et hors des règles canoniques qui encadrent strictement ces pratiques – le remède de cheval de… l’exorcisme! Comme la sujette a du caractère, il faut la contenir par des contraintes physiques dignes du Moyen Âge. Soit une violence physique et psychologique presque animale. À ce titre, les âmes sensibles feront donc vraiment mieux de s’abstenir. Au total, le film n’apprend rien sur la foi orthodoxe parce qu’il en est une caricature. Mais celle-ci a existé. Le fait réel qu’il relate rappelle que cette Église chrétienne souffre, encore aujourd’hui, dans les contrées les plus reculées de l’ancien empire soviétique, d’une grave carence de formation intellectuelle de ses prêtres.