Au-delà des collines – entretien avec Cristian Mungiu
Quel a été le point de départ de votre nouveau film?

En 2005, j’ai lu cette information sur une jeune fille qui avait visité une amie dans un petit
couvent éloigné de Moldavie et qui avait fini par y mourir quelques semaines plus tard,
après la célébration de ce que la presse ait nommé “un exorcisme”. L’événement a fait vite
les gros titres dans tous les journaux roumains et peu de temps est passé avant que la presse
internationale reprenne l’histoire. L’évêque du lieu se dépêcha à excommunier le prêtre et
les religieuses associés à l’événement dès que l’incident est devenu public – ne respectant
pas les dispositions réglementaires stipulant qu’il faudrait une enquête. L’Église Orthodoxe a
condamné l’événement et s’en distancia. Plus tard, en 2012, on a décidé d’interdire
entièrement la pratique de la lecture des prières de Saint Basil – considérée le principal
instrument liturgique dans la lutte contre «le Diable». Cependant, l’internet est plein de
films pris sur des téléphones portables, qui démontrent que cette pratique continue.

Sur le générique du film il est indiqué que votre source d’inspiration ont été des «romans
non fictionnels».

Tatiana Niculescu Bran était journaliste à l’époque, travaillant pour la BBC Londres. Elle a
commencé à s’intéresser à découvrir ce qui s’était passé en réalité dans ce couvent et a
enquêté sur les événements pendant les quelques années suivantes, publiant finalement
deux livres sur l’incident, livres relatant ce qui était arrivé en 2005 et dans le procès qui a
suivi. Les livres ont été catalogués comme des «romans non fictionnels», probablement
parmi les premiers coups d’essai dans ce genre en Roumanie.

Avez-vous pensé à réaliser un film à partir de cet incident-là?

J’ai été intéressé au sujet, mais plutôt de ma perspective en tant qu’ex-journaliste et lecteur
passionné des journaux. Pourtant, d’un point de vue cinématographique, l’histoire semblait
trop à sensation, trop mélodramatique et trop traditionnelle, si l’on prend en considération
les milliers de pages qui en avaient été déjà écrites sur elle sur l’internet. Mais j’ai continué à
me tenir au courant de ce qui a bien pu arriver aux personnes impliquées dans cette histoire
tout au long de leur procès et après leur condamnation.

Est-ce que vous connaissiez déjà Tatiana Niculescu Bran?

J’ai fait sa connaissance en 2007. J’étais à New York pour la promotion de 4 mois, 3 semaines
et 2 jours, et le directeur de théâtre roumain, Andrei Şerban, m’a invité à assister à une
adaptation pour la scène de l’événement au Théâtre La Mama. C’est alors qu’elle m’a donné
un exemplaire de son livre et nous avons parlé de l’incident.

Quand avez-vous décidé de faire un film ayant cet incident-là comme point de départ?

J’ai rencontré par hasard Tatiana à nouveau sur le Boulevard Magheru à Bucarest au début
de 2012, alors que j’étais en train d’écrire. Elle m’a offert un roman qu’elle venait d’achever,
considérant qu’on pourrait l’adapter au cinéma. Ce roman-là avait aussi en quelque sorte un
thème religieux. J’ai fini par examiner en détail, encore une fois, l’histoire qui s’était passée
au couvent. J’ai commencé à lire sur internet des points de vue sur ce qui était arrivé et je
me suis rendu compte que l’histoire donnait encore naissance à des milliers de
commentaires et avait polarisé considérablement les gens. J’ai eu d’abord l’idée d’un
scénario qui était très décevant – il ressemblait trop aux événements réels et le sens profond
des vrais incidents ne s’y retrouvé point – une histoire tragique d’incompétence, conjoncture
défavorable et absence de responsabilité.

Et quelle sorte d’histoire avez-vous voulu qu’elle soit?

Il y a quelque chose qui m’a plu en particulier en ce qui concerne les livres: ils n’étaient pas
critiques, ils n’établissaient pas de responsabilité, ils ne recherchaient pas de coupables – ils
faisaient seulement le récit de ce qui était arrivé, dans ce que j’ai senti être le style équilibré
de la BBC. J’ai commencé à voir la possibilité de raconter une histoire depuis ce point de
départ aussitôt que j’ai été prêt à abandonner l’histoire initiale. Mon scénario final n’a pour
sujet ni ce qui s’est passé dans ce couvent-là, ni le Prêtre et toutes ces religieuses-là. Il est
fictionnel et mon intention a été de m’écarter autant que possible de l’histoire initiale. J’ai
respecté l’esprit des livres, ce qui signifie que je n’ai pas été catégorique dans mes
jugements et je n’ai pas essayé d’identifier les coupables – mais j’ai appliqué ce principe à
une histoire fictionnelle, à laquelle je me suis senti libre d’ajouter des couches de
signification que l’histoire réelle n’avait pas pour moi. Il traite quand même du sentiment de
culpabilité, mais il porte plus sur l’amour et les choix, sur les choses que les gens font au
nom de leurs croyances, sur la difficulté de distinguer entre le bien et le mal, sur
l’interprétation littérale de la religion, sur l’indifférence en tant que péché plus grand que
l’intolérance, sur le libre arbitre.

L’écriture a-t-elle été difficile? À quel point la version finale du film est proche au scénario?

J’ai écrit beaucoup de versions successives du scénario, mais celle que j’ai utilisée lorsque j’ai
commencé à préparer le tournage avait 245 pages. D’abord, je l’ai coupée à environ 220
pages, puis à 180, avant le premier jour de tournage. Cependant, j’ai dû la réécrire pendant
le tournage – au début, cela arriva de temps en temps et à la fin cela eut lieu tous les jours.
Ce ne fut pas une réécriture majeure, mais plutôt une harmonisation de la manière dans
laquelle l’histoire prenait forme – car, lorsqu’on commence à travailler sur une histoire si
compliquée, longue et complexe, on ne peut pas contrôler tous les aspects dès le début et
on doit garder les yeux ouverts pour comprendre le bon vouloir du propre film. Au-delà des
collines a finalement 2 heures et 30 minutes.

Avez-vous inclus toutes les séquences que vous avez tournées?

Non. Environ 30 à 40 minutes ont été coupées – y compris quelques séquences que j’aimais
beaucoup. Ce film présente une logique de roman, plutôt qu’une logique
cinématographique, dans le sens que des détails et des événements mineurs sont aussi
importants que le conflit principal – le but étant de comprendre le monde dans lequel ces
gens vivent, ont été élevés et instruits, leurs croyances profondes – informations générales
sans lesquelles on ne peut pas placer les événements dans le contexte et comprendre
comment ils ont été possibles. Je ne suis pas sûr que de telles histories soient des sujets
appropriés pour des films, mais je ne pouvais pas découvrir sans essayer.

A-t-il été difficile de tourner après un long scénario en si peu de temps?

Tout a été compliqué avec ce film, surtout à cause de sa longueur et des dates limites que
nous avons prises. En août 2011, j’ai pris la décision d’essayer de tourner le film pendant
l’hiver et d’être prêt pour mai 2012. La décision de commencer vite a été liée surtout à mon
indécision quant à la structure de cette histoire, qui pourrait ou non représenter du matériel
pour un film: j’ai senti que, si je le remettais à plus tard et j’y pensais de plus, il serait
possible que je ne le fasse jamais.

Avez-vous pensé à abandonner avant même d’avoir commencé?

J’ai commencé à prendre des décisions petit à petit. Au début, j’ai dit: d’abord, nous devons
avoir un scénario et après nous décidons; puis, j’ai dit: voyons quelques acteurs, tournons
quelques scènes et ainsi de suite. Maintenant, nous avons un film terminé, mais je n’ai pas
encore trouvé ma réponse.

Comment a été le tournage?

Il a été difficile, car nous avons dû construire le Couvent et toutes les maisons qui
l’entouraient – et parce que nous avons été obligés de tourner pendant l’hiver dans des
conditions de froid extrême – à moins 15 degrés, c’est un peu plus difficile de se relaxer et
de penser à son personnage et à la réalité du moment.

Il a été également difficile parce que tourner un film où il y a beaucoup d’action en longs
plans, où les acteurs doivent courir, se battre et, en même temps, prononcer un dialogue
rapide et écrit avec précision, c’est loin d’être facile.

Les décors ont été créés sur une colline qui domine une ville petite et tranquille à presque
100 kilomètres de Bucarest. Vivre loin de la maison pendant des semaines et mois d’affilée a
eu un impact négatif sur l’équipe.

Mais, avant tout, le tournage du film a été difficile parce que les situations elles-mêmes sont
extrêmement stressantes et parce que le film a rassemblé des personnes avec des
convictions religieuses très différentes, qui ont été obligées à travailler ensemble au même
projet, parfois ayant une façon personnelle d’aborder une situation donnée, qui a été
différente de celle dans laquelle se trouvait le personnage qu’ils interprétaient.
Nous avons commencé les répétitions sans avoir les réponses claires quant au financement
du projet – en raison de la trop courte période de temps dans laquelle nous avons été
obligés de mettre au point tous les détails – et cela aussi exerça une pression
supplémentaire, surtout sur moi.

Un autre élément a été le temps – lorsqu’on tourne en hiver, on ne sait jamais ce que le jour
suivant apportera et il faut s’adapter tout le temps. De plus, il y a de la lumière depuis 9
heures du matin jusqu’aux 3 heures de l’après-midi, pourtant le jour de tournage dure deux
fois plus. Un autre problème a été la neige – nous savions qu’elle pourrait nous prendre par
surprise, mais nous avons été stupéfaits par la quantité: ce fut l’un des plus rudes hivers en
Roumanie, pendant ces dernières années.

Vous avez dû choisir votre distribution assez rapidement. Comment vous êtes-vous décidé
pour ces acteurs?

L’action du film se passe dans une partie de la Roumanie où l’on parle avec un fort accent,
donc, dès le début, mes choix se sont limités à cette région: la Moldavie roumaine. Le
dialogue a été écrit phonétiquement dès le début et il fut nécessaire de le réécrire
correctement en roumain pour des fins d’application.

Lorsque j’écrivais, je ne pensais qu’à un seul acteur: un vieil ami, qui, pendant l’école de
cinéma, a joué dans tous mes films: Valeriu Andriuţă. Je savais qu’il était allé vivre en Irlande
et qu’il avait renoncé à être acteur depuis quelques années, mais, d’une certaine manière, je
sentais que cela n’avait pas d’importance. Je l’ai appelé bien avant d’avoir décidé de faire le
film et je lui ai demandé s’il pouvait se laisser pousser la barbe. Plus les mois passaient et sa
barbe poussait, plus je savais que c’est avec lui que je devrais travailler. Lorsque j’ai
commencé l’attribution des rôles, il est venu et nous avons lu quelques lignes, et je n’ai
même pas pris la peine de chercher un autre acteur pour son rôle.

Mais qu’en est-il des rôles féminins?

Je savais que je devrais chercher des actrices, et je savais aussi que ce serait difficile. J’avais
besoin d’acteurs qui pouvaient donner l’impression qu’ils étaient des gens simples, pas bien
instruits, originaires de la campagne et, pour la plupart, très religieux. J’ai rencontré au
casting toutes les actrices dans la tranche d’âge, avec le meilleur accent et nous avons
interprété différents dialogues. J’ai demandé à Cristina Flutur à venir et interpréter le rôle
d’Alina après avoir vu une photo que nous avons trouvée sur l’internet. J’ai décidé à
rencontrer Cosmina Stratan après un test de casting qui avait été tourné en mon absence,
pendant lequel elle avait commencé à pleurer – la scène ne supposait pas forcément une
telle approche, mais l’émotion qu’elle pouvait susciter et transmettre était impressionnante.
J’ai appris plus tard que toutes les deux étaient de Iaşi, ma ville natale, comme d’ailleurs la
plupart des acteurs que nous avons finalement sélectés. Je soupçonne que cela ait quelque
chose à faire avec une façon de parler que je considère «naturelle».

Avez-vous tourné beaucoup de prises de vue?

Puisque nous n’avions que peu de temps pour les répétitions et que j’ai continué à réécrire
le dialogue, nous avons tourné beaucoup – plus que j’ai jamais tourné auparavant: des
milliers et milliers de mètres de pellicule, toujours plus de prises à mesure que nous
avancions avec le tournage du film. Nous avons commencé avec 10 à 15 prises et nous avons
fini par tourner plus de 20, 30 et parfois 40 prises. Très fréquemment, les premières prises
sont jusqu’à 50% plus longues que les dernières. Il est difficile et exténuant pour tous de
tourner de longues prises de vue.

Il y a eu peu de temps entre le tournage et Cannes. Quand avez-vous eu le temps pour la
postproduction?

En fait, nous n’en avons pas eu et nous savions dès le début que nous n’en auriont pas. Par
conséquent, nous avons fini par amener le monteur au tournage, nous avons transformé une
des chambres d’hôtel dans une salle de montage et nous avons fait le montage au cours du
tournage. J’ai passé chaque nuit, après le tournage, et chaque dimanche dans la salle de
montage, sélectant les meilleures prises et les insérant dans le montage. Donc, nous avons
fini à peu près en même temps le tournage et le montage.

Quelles sont vos attentes quant à ce film?

Je m’attends à ce que les gens comparent ce film avec mon film précédent, ce qu’ils ne
devraient pas faire – ils devraient les regarder, c’est tout. Dans tous les deux films il s’agit de
deux jeunes filles et d’un personnage masculin à forte capacité de prendre des décisions –
pourtant, ils sont très différents.

J’espère que les gens auront une opinion à cet égard et qu’ils l’exprimeront après avoir vu le
film: ce n’est pas du tout important de côté de qui ils se mettent tant qu’ils ne restent pas
passifs comme le monde dans lequel nous vivons. J’espère qu’ils comprendront que dans le
film on parle de l’environnement dans lequel nous vivons et des effets énormes des petites
choses auxquelles nous ne prêtons pas d’attention d’habitude – des choses que nous
acceptons dans nos habitudes quotidiennes comme inoffensives pour nous-mêmes ou les
autres.

Je m’attends à ce que le film soit regardé, jugé et compris de façon différente à l’étranger et
dans le pays.

Quelle sera la position de l’Église Orthodoxe, à votre opinion?

Je ne suis pas sûr que l’Église Orthodoxe prenne une position officielle – je suppose plutôt
que non. J’espère néanmoins que bien des pratiquants réguliers regardent le film et se
forment leur propre opinion après l’avoir vu et y pensent par eux-même – en un sens, le film
est justement sur ce sujet: ce besoin.